Rapport

Red Star FC

Le club fondé par Jules Rimet, vendu à un fonds américain en faillite, joue dans un stade en chantier judiciaire. Une seconde mort possible.

France · Avril 2026 · par Gabriel Rondon

Le 21 février 1897, dans un café du septième arrondissement de Paris, un jeune homme du nom de Jules Rimet fonde un club de football. Il l'appelle Red Star Club français. Vingt-trois ans plus tard, le même Rimet deviendra président de la FIFA et inventera la Coupe du monde. Son club, lui, ne deviendra jamais ce qu'on appelle aujourd'hui une grande équipe — mais il deviendra autre chose, et c'est cette autre chose qui le rend rare.

Le Red Star est l'un des plus vieux clubs de football français. Il précède de soixante-douze ans la naissance du Paris Saint-Germain. Il a survécu à deux liquidations, à plusieurs guerres, à une douzaine de présidents et à autant de fusions ratées. Pendant un siècle, son identité a tenu sur trois choses : une histoire ancienne, un quartier populaire au nord de Paris, et un stade en briques posé entre des rails de chemin de fer. Les trois sont aujourd'hui simultanément menacés.

L'équipe du Red Star Athletic Club avant un match contre le Stade français à Saint-Cloud, 20 décembre 1908.

L'équipe du Red Star avant un match contre le Stade français, à Saint-Cloud, en décembre 1908. Onze ans après la fondation du club par Jules Rimet.

1908 · Agence Rol — Bibliothèque nationale de France, Gallica · Domaine public

L'âge d'or oublié

Entre 1921 et 1923, le Red Star remporte trois Coupes de France consécutives. C'est, à ce jour, la seule équipe française à avoir réussi cette série. Une cinquième Coupe suivra en 1928, puis une sixième en 1942, en pleine occupation. Ce palmarès, comparable à ce que feront plus tard l'AS Saint-Étienne ou l'Olympique de Marseille, est presque entièrement absent de la mémoire collective française. Pourquoi : parce qu'il appartient à une époque où le football français n'avait pas encore fabriqué sa propre légende, et parce que le Red Star a passé l'essentiel du siècle suivant à descendre.

En 1909, le club s'installe à Saint-Ouen, dans la banlieue ouvrière au nord de Paris, et y construit un terrain qui deviendra le Stade Bauer. C'est là que le club gagne ses titres, accueille les Jeux olympiques de 1924, et forge l'identité qui le suit jusqu'aujourd'hui : un club de quartier, populaire, gauche, bricolé, différent par défaut. Le maillot vert et blanc — hérité d'une fusion de 1926 avec l'Olympique de Paris — devient un symbole local. Le stade, avec ses tribunes en briques rouges et son orientation décalée par rapport à la pelouse, devient un lieu reconnaissable entre tous.

Repères historiques

1897 Année de fondation Par Jules Rimet
5 Coupes de France 1921, 22, 23, 28, 42
1909 Installation au Stade Bauer Saint-Ouen-sur-Seine
5 600 Capacité actuelle Travaux en cours
Vue générale du Stade de Paris (Stade Bauer) à Saint-Ouen en 1927.

Le Stade de Paris — futur Stade Bauer — à Saint-Ouen en 1927. Trois saisons après les Jeux olympiques de 1924, le Red Star est installé au cœur de la banlieue ouvrière du nord parisien.

1927 · Agence Rol — Bibliothèque nationale de France, Gallica · CC BY-SA 4.0

Deux morts, plusieurs renaissances

Le Red Star a déjà disparu deux fois. En 1978, le club dépose le bilan et renaît sous le nom d'Association sportive du Red Star, en repartant des divisions amateurs. En 2003, il est à nouveau au bord de la liquidation lorsqu'un dirigeant du nom d'Éric Charrier prend les commandes pour stabiliser ce qu'il reste. En 2009, l'avocat et homme d'affaires Patrice Haddad rachète le club et engage une décennie de remontée patiente : retour en National, puis en Ligue 2 en 2015 — la première fois depuis seize ans.

Cette trajectoire en dents de scie est la clé du Red Star contemporain. Le club est devenu, par la force de ses propres effondrements, un objet affectif. À Saint-Ouen, mais aussi parmi les supporters de gauche, parmi les amateurs de football qui n'aimaient pas la transformation industrielle du PSG, parmi les visiteurs qui passaient une soirée à Bauer comme on passe une soirée dans un café d'avant. Ce capital sentimental, en 2022, est précisément ce qui a attiré un acheteur américain.

L'erreur 777 Partners

En avril 2022, Patrice Haddad annonce la vente de 100 % du Red Star à 777 Partners, un fonds d'investissement basé à Miami. 777 est alors en pleine campagne d'acquisition de clubs européens : Genoa en Italie, Hertha BSC en Allemagne, Standard de Liège en Belgique, Vasco da Gama au Brésil, Melbourne Victory en Australie. Le modèle annoncé est celui du multi-club ownership : un portefeuille de clubs partagés par une même structure capitalistique, avec circulation des joueurs, des données et des méthodes. Sur le papier, le Red Star — petit, ancien, parisien, à reconstruire — y trouve sa place.

Deux ans plus tard, l'édifice s'écroule. À partir de 2024, des actions en justice révèlent que 777 Partners aurait emprunté plus de 350 millions de dollars à l'assureur Leadenhall en nantissant des actifs qu'il ne possédait pas. Les clubs du portefeuille se retrouvent en suspens. Le Red Star, comme les autres, attend de savoir qui est son propriétaire de fait.

Aujourd'hui, ce propriétaire de fait s'appelle A-CAP, une compagnie d'assurance américaine dirigée par Kenneth King. A-CAP n'a pas acheté le Red Star — elle l'a hérité, parce qu'elle avait prêté 23 millions de dollars à une filiale de 777 dont la créance a depuis enflé au-dessus de 350 millions. C'est un propriétaire par défaut, par le mécanisme d'une faillite en chaîne, et non par projet sportif. Aucun dirigeant d'A-CAP n'a, à ce jour, exposé publiquement une vision pour le club.

On n'achète pas un club populaire comme un actif financier. Le Red Star vient de l'apprendre par la voie la plus dure.

Le stade en miroir

Le destin du Stade Bauer suit, presque à l'unisson, celui du club. En mai 2021, la mairie de Saint-Ouen vend l'enceinte au Groupe Réalités, un promoteur immobilier basé à Nantes, qui s'engage à reconstruire le stade en quatre tribunes et à porter sa capacité à 10 000 places d'ici 2027. La tribune est, en janvier 2024, livrée selon le calendrier prévu. La tribune sud, plus petite, suit. Et puis Réalités s'effondre à son tour.

En février 2025, le promoteur est placé en redressement judiciaire. Un plan de continuation est validé par les créanciers le 20 janvier 2026, suivi d'une décision du tribunal de commerce de Nantes le 18 février 2026. Mais l'engagement du Groupe sur les deux tribunes restantes — la nord, prévue pour l'été 2026, et l'ouest, prévue pour 2027 — reste suspendu à la viabilité économique du repreneur. Sur place, les travaux avancent par à-coups. Saint-Ouen rappelle régulièrement à l'ordre le promoteur et le club, tous deux pris dans des crises parallèles dont aucun ne contrôle la sortie.

Le Stade Bauer à Saint-Ouen-sur-Seine en février 2026, en pleine reconstruction interrompue.

Le Stade Bauer le 13 février 2026, cinq jours avant la décision du tribunal de commerce de Nantes sur l'avenir du Groupe Réalités. Les tribunes ouest et nord sont en attente.

2026 · Chabe01 — Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Ce que le cas raconte

Le Red Star et le Paris FC sont les deux clubs professionnels de la capitale française. Pendant longtemps, ils ont partagé le même sort discret. Depuis 2022, leurs trajectoires divergent radicalement, et la divergence raconte quelque chose sur la manière dont le capital privé arrive aujourd'hui sur le football européen.

Le Paris FC a été acheté en 2024 par la holding Agache de Bernard Arnault, accompagnée de Red Bull en partenaire opérationnel. C'est un montage structuré : un actionnaire patrimonial avec une marque mondiale, un opérateur sportif spécialisé, un calendrier déclaré. Le Red Star, lui, a été vendu à un acheteur qui n'avait ni la solidité ni l'intention de tenir, et qui s'est effondré dix-huit mois plus tard. Le club appartient désormais à un assureur américain par défaut juridique.

Le multi-club ownership, qui est devenu en cinq ans la mode dominante dans le football mondial, repose sur une promesse simple : mutualiser les risques. Le cas Red Star montre l'autre face de la promesse — quand le portefeuille s'effondre, ce sont les clubs les plus fragiles, les plus identitaires, les moins capables de se défendre seuls qui en payent le prix le plus lourd. Le PSG a un État derrière lui. Le Genoa a une histoire italienne et une ville qui le tient. Le Red Star a Saint-Ouen et un stade en chantier.

Si le Red Star survit à cette décennie — et il a déjà survécu à pire —, ce sera parce que son capital sentimental aura tenu le temps que la structure juridique se dénoue. Si une vraie reprise patrimoniale émerge, elle viendra d'ailleurs : peut-être de Saint-Ouen même, peut-être d'un repreneur qui comprend qu'on n'achète pas un club populaire comme un actif financier. Pour l'instant, ce repreneur n'existe pas.