Rapport

Como 1907

Acheté pour huit cent cinquante mille euros par les hommes les plus riches d'Indonésie, le club lombard est passé de la quatrième division à la Serie A en cinq ans. Trois semaines après son entrée, l'un des deux frères propriétaires est mort.

Italie · Avril 2026 · par Gabriel Rondon

Le 4 avril 2019, deux frères indonésiens — Robert Budi Hartono et Michael Bambang Hartono — achètent un club de football italien pour la somme de huit cent cinquante mille euros. Le club s'appelle Como 1907. Il évolue alors en Serie D, c'est-à-dire la quatrième division italienne. Il vient de sortir de deux faillites consécutives, en 2004 et en 2016, et personne dans le football européen ne lui prête la moindre attention.

Cinq ans plus tard, en mai 2024, le Como 1907 monte en Serie A pour la première fois en vingt et un ans. Le 24 août 2025, il reçoit la Lazio à domicile, devant un Stadio Sinigaglia plein, sur les rives du lac de Côme. Sept mois plus tard, le 19 mars 2026, à Como, Michael Bambang Hartono meurt à quatre-vingt-six ans, deux ans après avoir vu son club retrouver l'élite italienne.

L'histoire du Como des Hartono couvre exactement le temps qu'il a fallu pour qu'un projet sportif aboutisse, et pas une saison de plus. C'est ce raccourcissement extrême — entre l'achat et la mort — qui rend le cas particulier, et c'est ce qu'examine ce rapport.

Le Stadio Giuseppe Sinigaglia avec le lac de Côme en arrière-plan, lors d'un match de Serie B entre Como et Reggina en 2022.

Le Stadio Giuseppe Sinigaglia, avec le lac de Côme en arrière-plan, en décembre 2022. Le Como vient alors de remonter en Serie B, deuxième étape d'une ascension de quatre ans.

2022 · Vincenzo.togni — Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Le club, le lac, l'histoire

Le Como 1907 a été fondé le 25 mai 1907, dans un café de la Via Cinque Giornate, par un comité de notables locaux. C'est l'un des plus vieux clubs italiens. Pendant un siècle, il a oscillé entre la Serie A, la Serie B et les divisions inférieures sans jamais s'établir durablement parmi les grands. Son meilleur souvenir collectif est probablement la saison 1930-31, où l'équipe est promue sans connaître une seule défaite, en marquant quatre-vingt-dix buts en trente-deux matchs.

Le Stadio Giuseppe Sinigaglia est inauguré en juillet 1927, et le Como s'y installe la saison suivante. Le stade est célèbre pour une raison qui n'a rien à voir avec son architecture : il est posé sur la rive occidentale du lac de Côme, et certaines tribunes regardent directement l'eau. Quand il fait beau, on voit les Alpes au-dessus du lac depuis les gradins. C'est l'un des plus beaux stades d'Italie au sens littéral du terme. Sa capacité, en revanche, est petite : treize mille six cent deux places.

En 2004, le club est déclaré en faillite et exclu du football professionnel. Il repart de Serie D, remonte progressivement, et fait faillite à nouveau en 2016. Refondé en 2017 sous le nom Como 1907 S.r.l., il survit à grand-peine en quatrième division. C'est dans cet état qu'il se trouve quand les Hartono l'achètent.

Les frères de Djarum

Pour comprendre l'opération, il faut comprendre qui sont les acheteurs. Robert Budi Hartono et Michael Bambang Hartono dirigeaient le Djarum Group, un conglomérat indonésien fondé par leur père dans les années 1950 autour d'une fabrique de cigarettes de Kudus, à Java. Au moment du rachat de Como, Djarum est l'un des trois plus grands producteurs de cigarettes kretek d'Indonésie. La famille contrôle aussi la Bank Central Asia (BCA), l'une des plus grandes banques privées du pays, et un portefeuille industriel et immobilier qui en fait, selon les classements Forbes, la famille la plus riche d'Indonésie et l'une des soixante-dix plus riches du monde. La fortune cumulée des deux frères est estimée à plus de cinquante milliards de dollars.

Pour des hommes de cette taille financière, acheter un club de Serie D italien à huit cent cinquante mille euros n'est pas un investissement. C'est un projet personnel. Selon leurs propres déclarations dans la presse indonésienne, les deux frères voulaient acquérir un club historique européen sans payer un prix extravagant, et le Como — vieux, en faillite, mais à Côme, sur le lac — avait l'avantage d'être affordable et iconique en même temps. Ils l'ont acheté via une structure appelée SENT Entertainment, basée à Singapour.

Repères

1907 Année de fondation 25 mai, à Côme
€850 000 Prix d'achat 2019 Pour un club de Serie D
5 ans Serie D → Serie A 2019 → mai 2024
13 602 Capacité Stadio Sinigaglia Sur les rives du lac

L'ascension

À partir de 2019, le club suit une trajectoire ascendante stricte. La promotion en Serie C arrive en 2020, celle en Serie B en 2021, et enfin celle en Serie A en mai 2024 — un an après l'arrivée d'un Espagnol célèbre dans le projet.

En août 2022, Cesc Fàbregas, ancien meneur de jeu de l'équipe d'Espagne championne du monde 2010, signe au Como comme joueur et devient simultanément actionnaire minoritaire. Quelques semaines plus tard, Thierry Henry entre lui aussi au capital comme actionnaire minoritaire. Dennis Wise, ancien capitaine de Chelsea, occupe la fonction de directeur général depuis 2021. Le casting est volontairement spectaculaire : il sert à donner au projet une crédibilité footballistique européenne que les frères Hartono n'auraient pas eu seuls.

Fàbregas joue jusqu'à la fin 2023, prend en novembre les commandes de l'équipe comme entraîneur intérimaire, redescend brièvement au poste d'assistant en décembre sous Osian Roberts, puis devient officiellement entraîneur principal le 31 janvier 2025. C'est lui qui dirige le Como pendant la saison 2024-25 en Serie A, sa première saison dans l'élite — le club termine dixième sur vingt, performance largement saluée comme une réussite pour un promu.

Match de Serie A entre Como 1907 et la Lazio au Stadio Giuseppe Sinigaglia, le 24 août 2025.

Como 1907 contre la Lazio, Serie A, le 24 août 2025. Première saison du club dans l'élite italienne sous la direction de Cesc Fàbregas, six ans après son rachat à huit cent cinquante mille euros.

2025 · Fra Casa — Wikimedia Commons · CC BY 4.0

Mars 2026

Le 19 mars 2026, à Côme, Michael Bambang Hartono meurt à quatre-vingt-six ans. Il souffrait depuis plusieurs années d'une maladie pulmonaire chronique et avait survécu à un infarctus. Le club publie le jour même un communiqué exprimant sa tristesse et rappelle son rôle dans la transformation des sept dernières années. Robert Budi Hartono, le frère cadet — quatre-vingt-cinq ans — reste désormais le seul des deux fondateurs du projet à pouvoir l'incarner.

Cet événement a une portée qui dépasse le sentiment. Il pose la question structurelle qui suit toujours le décès d'un propriétaire d'un projet sportif personnel : la génération suivante reprend-elle le flambeau, et avec quelle intensité ? Les frères Hartono ont des héritiers. Ces héritiers gèrent déjà des branches du Djarum Group. Mais le Como n'était pas l'affaire de la famille — c'était l'affaire des deux frères. Sans l'un des deux, le club hérite de la moitié de l'attention qu'il avait, et l'autre moitié dépend de la décision des descendants.

Acheter un club n'est rien. Le faire monter, c'est rare. Le faire durer après le départ de celui qui l'a acheté, c'est presque jamais.

Sept ans, deux faillites, une élite

  1. 1907

    Fondation à Côme

    Le Como Foot-Ball Club est fondé le 25 mai par un comité de notables réuni dans un café de la Via Cinque Giornate.

  2. 2004

    Première faillite

    Le club est déclaré en faillite et exclu du football professionnel. Repart de Serie D.

  3. 2016-17

    Seconde faillite et refondation

    Nouvelle faillite, nouvelle refondation sous le nom Como 1907 S.r.l. Le club est en quatrième division.

  4. Avril 2019

    Rachat par les frères Hartono

    Robert Budi et Michael Bambang Hartono, via SENT Entertainment, achètent le club pour huit cent cinquante mille euros.

  5. 2020-21

    Promotion en Serie C, puis Serie B

    Première étape : passage en troisième division. Deuxième étape : retour en Serie B pour la première fois depuis 2003.

  6. Août 2022

    Arrivée de Fàbregas et Henry

    Cesc Fàbregas devient joueur et actionnaire minoritaire. Thierry Henry entre également au capital. Dennis Wise est CEO depuis 2021.

  7. Mai 2024

    Promotion en Serie A

    Première saison dans l'élite italienne depuis 2003. Vingt et un ans d'attente.

  8. Mars 2026

    Décès de Michael Hartono

    Michael Bambang Hartono meurt à Côme, à quatre-vingt-six ans. Robert Budi reste seul à la tête du projet familial.

Ce que le modèle raconte

Le cas Como 1907 occupe une place particulière dans la nouvelle cartographie du capital privé dans le football européen. Il n'est ni un montage multi-club à la 777 Partners, ni un projet d'analyse statistique à la Tony Bloom, ni une opération conjointe à deux têtes à la Paris FC. C'est, presque uniquement, une passion d'individus qui pouvaient se l'offrir. Le prix d'achat — huit cent cinquante mille euros — est dérisoire à l'échelle du portefeuille des Hartono. Tout ce qui a suivi est venu d'un seul fait : ils voulaient le faire, ils en avaient les moyens, ils n'avaient besoin de convaincre personne.

Cette absence de contraintes externes — pas d'investisseurs à rassurer, pas d'objectifs trimestriels, pas de plan de retour sur investissement — explique probablement la rapidité de la trajectoire. Les Hartono n'avaient pas à justifier les pertes des premières années, parce que personne en dehors d'eux ne payait quoi que ce soit. Quand Cesc Fàbregas a été contacté, il n'a pas eu à passer par un comité d'embauche : c'était un appel direct, et il a accepté en partie parce qu'il sentait que le projet était sincère.

La fragilité du modèle, c'est cette même chose. Un projet adossé à la volonté personnelle de deux individus est exposé à la disparition de l'un de ces individus. C'est ce qui vient d'arriver. Robert Budi Hartono peut continuer seul, et il continuera certainement encore un moment. Mais la question qui se pose maintenant pour le Como est : que devient un club racheté par passion quand la passion d'origine s'éteint ? Le portefeuille familial peut entretenir le club ; il peut difficilement entretenir l'élan.

Pour les autres clubs européens qui regardent le cas, la leçon transférable n'est pas « il faut un milliardaire passionné ». C'est plutôt « la qualité d'un projet sportif dépend, plus qu'on ne le pense, de la nature exacte du lien entre le propriétaire et le club ». Un fonds achète des actifs ; un milliardaire familial achète un récit personnel ; les deux produisent des résultats différents. Le Como des Hartono est le rappel que cette distinction, qu'on a tendance à effacer dans l'analyse financière, fait toute la différence dans la trajectoire d'un club.